Purifiés de ses scories Pourquoi le jeûne serait-il si bénéfique ? Trois arguments sont habituellement développés. D'abord, les études sur la « restriction calorique ». Elles ont montré que la restriction (réduction de la portion quotidienne donnée aux animaux) augmente l'espérance de vie des animaux de 20 à 30%. Chez l'homme, des observations sur les Japonais d'Okinawa (qui consomment en moyenne 1.800 calories par jour et recèlent de nombreux centenaires bien valides) suggèrent que cette restriction calorique est intéressante sur le plan de la santé.
Second argument, la symbolique. Le jeûne permettrait d'éliminer les toxines accumulées par le corps. Ces toxines, liées à notre mode de vie erratique et à notre alimentation déséquilibrée, ressortiraient comme par miracle sous l'effet du jeûne. C'est ainsi, que les pratiquants expliquent les langues blanches, les haleines chargées, les boutons qui apparaissent pendant la cure, mais aussi les coups de fatigue, les vomissements, les maux de tête… L'hypothèse est séduisante. Elle a un nom : l'auto-restauration. Le corps, qui est en semi-vacances (30% de notre énergie est consacrée à la métabolisation de notre nourriture), en profiterait pour faire un grand ménage de printemps et rejeter les toxines. Dernier argument, celui de la « tradition ». Toutes les médecines, depuis des millénaires, ont fait l'éloge du jeûne, à commencer par Hippocrate. Et d'ailleurs, les animaux jeûnent lorsqu'ils sont blessés ou en rut et nombre d'entre eux hibernent. Jeûner serait donc de l'ordre de la nature.
Il n’y a pas un jeûne mais des jeûnes Dans les faits, jeûner recouvre de nombreuses pratiques. La plus drastique, la cure de soif. Pendant 24 ou 48 heures, on ne mange ni ne boit. Presque aussi rude, le jeûne intégral (aucun aliment, seule l'eau est autorisée) et le jeûne traditionnel (accompagné de jus de légumes ou de fruits). Enfin les semi-jeûnes ou les mono-diètes. C'est le cas des cures de fruits, ou du jeûne au pain et à l'eau. Le jeûne varie aussi sur sa durée. Si le jeûne religieux est souvent de un à trois jours, les stages de jeûne vont jusqu'à trois ou quatre semaines. A en croire leurs organisateurs, ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que les bénéfices du jeûne vont vraiment se faire sentir. Les premiers jours sont des moments d'épreuve, où la faim va se faire sentir, où les « crises de désintoxication » (malaises…) sont fréquentes. Mais ensuite, le corps se mettrait à griller ses graisses et à brûler ses toxines. Bref, ce serait là que le jeûne deviendrait le plus efficace. L'explication est séduisante. Le problème, selon les nutritionnistes, c'est qu'elle ne résiste pas aux études scientifiques. « Aucune étude sérieuse ne montre de bénéfice à ces privations de nourriture », explique le Dr Jean-Michel Lecerf. Quant au Pr Henri Joyeux (souvent cité par les tenants de la pratique car il a consacré quelques écrits au jeûne), il reste prudent : « le but de cette thérapie est d'éliminer les surcharges secondaires aux déséquilibres alimentaires, à la nutrition et à la malnutrition. Le jeûne sans surveillance médicale est donc indiqué en priorité chez les personnes pléthoriques, sans déséquilibre majeur. » Et d'ajouter illico : « il faut souligner que le jeûne n'a jamais guéri le cancer ou le sida ». Les « crises de désintoxication » (éruptions de boutons, langue blanche et chargée) qui, selon les partisans du jeûne, sont le signe que « le mal est en train de sortir », sont en réalité dues à la fabrication par notre organisme de substances toxiques (les corps cétoniques), lors de la dégradation de nos graisses. Le « booste » ressenti pendant le jeûne serait lié à l'effet euphorisant de l'acétone ainsi produite. De même, le « bien-être », évoqué par les tenants du jeûne, pourrait être lié simplement à la mise au repos du système digestif. Soixante pour cent d'entre nous souffrent à des degrés divers de troubles digestifs, de ballonnements ou de constipation. Enlevez cette source de désagrément et vous vous sentirez derechef beaucoup mieux. Quant aux hypothèses scientifiques sur la restriction calorique, elles sont loin de pouvoir s'appliquer à l'homme. « Chez l'animal, il est prouvé que lorsqu'il se nourrit peu, il produit peu de stress oxydatif et donc peu de toxines ; chez l'homme, explique le Dr Lecerf, dès qu'on diminue la ration alimentaire, on arrive rapidement à des situations de subcarences. ».
Des nourritures spirituelles Alors le jeûne une fausse bonne solution ? Pas si sûr. S'il suscite l'engouement, c'est sans doute qu'il répond à une demande. Notre société est celle de l'abondance, du trop, du trop-plein, des excès. Notre organisme, qui est l'héritier pas si lointain des hommes du Néolithique, a su s'adapter à la disette, mais pas encore à la pléthore. Réduire son alimentation est, dans certains cas, bénéfique pour le corps. Si on ne le fait pas spontanément, notre organisme se rappelle à notre bon souvenir, et la dyspepsie nous contraint à la diète. Le jeûne est aussi un moyen de penser autrement la place de l'alimentation dans la société. A l'occasion de carême, les organismes caritatifs se chargent d'ailleurs de nous rappeler que d'autres populations vivent dans la pénurie ! Jeûner nous permet également de faire le point sur tous les toxiques (café, tabac, thé, alcool…) que nous ingérons et d'en profiter pour entamer un sevrage. Enfin, et surtout, après cette expérience pourquoi ne pas limiter la consommation de certains aliments (produits animaliers) et augmenter la part des fruits, légumes et céréales ? Pour Jean-Michel Lecerf, le jeûne est moins une diététique qu'une élévation de l'esprit. Il aide à nous détacher de tout ce qui nous entrave (alcool, tabac, nourritures terrestres) pour se tourner vers le spirituel.
12/04/2005 Alexandra Breuer
 Génération santé n°37, mars-avril 2005. |